Mai 68 et les historiens - Google Cultural Institute
Autour de l'histoire orale
By Agnès Callu et Patrick Dubois

La problématique
L’ouvrage publié en 2010 – Agnès Callu (dir.), Le Mai 68 des historiens : entre identités narratives et histoire
orale -
s’appuyant sur les récits d’expérience d’une population donnée :
principalement des historiens, entend réfléchir aux héritages de Mai 68 sur les
outils de la recherche, la circulation des renouvellements historiques et les
structures de transmissions des savoirs. Analysant le contenant des narrations,
soit des biographies fabriquées a posteriori, enregistrées et, pour
certaines, captées par l’image, il espère décrypter les discours rétrospectifs
portés par des « intellectuels » sur l’impact d’un événementiel aux
césures réputées décisives. Il s’interroge, en profondeur, sur les phénomènes
de socialisation, à l’échelle individuelle et collective, aux imaginaires
sociaux agrippés à des figures ou groupes générationnels, aux confluences entre
interprétations historiennes et grilles de lecture politisées, aux changements
opérés dans les Universités et établissements d’enseignement supérieur, aux
codes enfin qui définissent ou redéfinissent l’appréhension et l’appropriation
des sciences sociales dans les années 1970.

La
méthode : un ouvrage issu d’un séminaire
Aux racines (autour de la
question duelle Mai 68/Sociologie des systèmes symboliques chez les
historiens), cet ouvrage est le « rapport d’étape » d’un séminaire de
recherche qui a défini des cadres de réflexion et d’exploitation sur des
échelles socio-historiques, historiographiques et méthodologiques. Dans le
séminaire, fut retracée l’évolution croisée d’une méthode (l’histoire orale) et
d’un sujet (Mai 68) en sorte que fut scruté l’itinéraire, français mais
international aussi, d’une discipline qui se massifie et s’acculture autant
qu’examinée l’historiographie d’un objet qui, de segment d’actualité, envahit
le champ de l’historien. Ensuite la collusion fut expérimentée et le domaine
fut soumis à l’application de la méthode : par l’histoire orale, a-t-on la
capacité de découvrir un Mai 68 novateur quand il est raconté par des
historiens, eux-mêmes témoins des évènements ?

Citation de Jacques Le Goff
« […]
En 68, j’avais quarante ans. Je suis allé à toutes les réunions. Je ne suis pas
allé sur les barricades, mais je ne sais pas si j'y serais allé à vingt ans. En
tous cas, j’ai été tout le temps présent. Je pense que j'aurais eu le même
mélange de sympathie, d'espoir et de déception que j'ai eu. Je n’ai pas eu
envie d'avoir vingt ans en 68, mais j'ai vibré en 68, comme un jeune […] »


Citation
de Jacques Dûpaquier
« […]
L’histoire me paraissait un baril de poudre, et le problème était de savoir si
quelqu’un allait fumer une cigarette sur le baril de poudre ou bien jeter un
briquet. Mais autrement dit, l’événementiel m’apparaissait à ce moment-là comme
un déclencheur de forces profondes. Je me suis dit à ce moment là que toutes
les sociétés sont très fragiles. Toutes les sociétés sont en situation
pré-révolutionnaires, et le problème n’est pas seulement de savoir pourquoi
elles ont explosé, mais comment se fait-il qu’elles puissent durer si
longtemps… La fragilité de la société m’est réellement apparue. Alors ça m’a
amené effectivement à renoncer non seulement au marxisme, mais à toute
conception déterministe de l’histoire […] »

Un corpus, des individus
L’identité collective fait question. Quid du label « historien » et
de la réalité d’une éventuelle corporation fédérée par des rites sociaux, des habitus de travail, des modèles
intellectuels qui entraînerait collectivement les esprits et ce, quelles que en
soient les familles de pensée et les disciplines ? Ensuite, c’est l’individu
qui intéresse. Au plan global, dans sa traversée de vie, droite ou
sinusoïdale ; de façon fractale, quand on se met à questionner les
vocations réelles ou recomposées, l’antithétique binôme
déterminisme/contingences, l’implacable efficacité de la réussite programmée
quand elle est suscitée par le système français dit des « Grandes
Écoles » et, a contrario,
l’exclusion des postes-clefs née d’échecs ou freins universitaires, la
perméabilité enfin aux secousses d’un monde qui bouge ou bien l’inertie. Le
choix volontariste est donc fait d’une histoire dite des élites, des experts,
des « sachants », des « hommes de parole », des
intellectuels, sinon toujours des « décideurs » au moins de ceux dont
le potentiel de conception intellectuelle et/ou organisationnelle est
consubstantiel à l’individu. Après, creusant, l’analyse privilégie deux
sous-groupes. L’évaluation de la première fratrie, majoritairement composée de
« baby-boomers », autorise
l’étude croisée : celle institutionnelle d’un établissement d’enseignement
supérieur, l’École des Chartes, de ses méthodes pédagogiques, de ses
fondamentaux corporatistes ; l’autre, sociale en 68, d’une jeunesse
intellectuelle - politisée ou non -, statique, en rébellion, réformatrice.
L’analyse du second groupe ouvre le spectre : sont questionnés normaliens
et/ou universitaires obéissant à d’autres modèles, selon des filiations
différenciées, issus surtout d’une autre génération, les
« 1922-1935 », qui se qualifient par la succession de chocs subis par
une classe d’âge fracturée par le souvenir de la Grande Guerre, les traumas de
la Seconde et les spasmes de conscience issus de la question de l’Algérie.


Une double grille d’interprétation :
Volontairement, l’histoire culturelle et l’histoire orale, insérées
l’une à l’autre, sans hégémonie de l’une au profit de l’autre ou de sujétion de
l’une sur l’autre, sont désignées comme pôles de connaissances prioritaires
pour l’étude du sujet.

L’histoire culturelle
Le projet « 68 et les historiens »
revendique pratiquer l’histoire culturelle, soit l’histoire sociale des
représentations en questionnant des individus constitutifs de populations
sociales dites « intellectuelles ». L’enjeu se présente comme le
travail à faire sur un corpus composé de narrations proposant des trajectoires
d’historiens, « héritiers » ou non des mutations socio-culturelles ante et post 68. Les individus, sollicités dans une perspective
prosopographique, acceptant la verbalisation du « pari
biographique », apportent un récit d’expérience marqué par la socio-génèse
de chacun, mais renseignant collectivement, au titre du groupe social, sur
l’œuvre historique, le tandem qu’elle compose avec celui qui la crédite de
scientificité, les processus créatifs qui la nourrissent et l’évolution des
appareils conceptuels, politiques parfois, favorisant son approche analytique.

L’histoire orale
Le projet « 68 et les
historiens » entend convoquer l’histoire orale pour fabriquer un corpus
d’entretiens. Il affirme vouloir utiliser, de façon scientifique, le dialogue
consenti entre témoins-historiens et jeunes historiens en sorte qu’il reçoit
que le binôme « anciens/experts » est valide quand - sur un mode
conversationnel -, le tandem à deux voix, construit dans un témoignage le
partage d’expériences et d’analyses. Le projet prend des risques mais assumés
parce qu’il fait confiance à l’enquête de terrain. De la sorte, il reconnaît le
principe d’altérité puisqu’il sort des frontières établies de l’écrit, souvent
réputées infranchissables, pour écouter l’AUTRE. L’AUTRE, consubstantiel à la
source, l’AUTRE, âme du récit dans lequel il est intriqué par sa voix mais
au-delà par son SOI, l’AUTRE racontant un parcours, celui de lui-même, l’AUTRE
livrant des sentiments, exprimant une/des sensibilités, bref l’AUTRE, exposant
son opinion aujourd’hui sur ce qu’il ressentait hier.
Le projet revendique donc fabriquer, façonner,
faire jaillir pour la critique une archive, non seulement provoquée
rétrospectivement, mais qui plus est greffée sur un vecteur, l’audiovisuel,
lui-même objet de multi-questions épistémologiques.

Citation de Jacques
Revel
« […]
C’est qu’entre la fin des années 50 et le début des années 70, le rapport de
l’ensemble des sciences sociales s’est profondément transformé. Pourquoi ?
Parce qu’il se trouve qu’en France, les sciences sociales se sont développées
relativement tard et sur les périphéries du monde académiques et qu’elles ont,
si on peut dire, pris leur autonomie dans le courant des années 60, à la fois
parce qu’elles ont eu des formes d’institutionnalisation – il y a eu une
licence de sociologie, il y a eu une licence d’ethnologie, il y a eu une
licence de linguistique etc. – et aussi parce qu’elles ont trouvé leur
idéologie provisoire qui a été le structuralisme, c’est-à-dire une idéologie et
une épistémologie très profondément anti-historienne. Alors moi, j’ai souvent
dit que le structuralisme, c’était aussi une sorte de lutte de décolonisation
des sciences sociales par rapport à l’histoire dans un pays où encore une fois
les sciences sociales ont longtemps été sous la tutelle de l’histoire et c’est
comme ça que l’École des Hautes Études a été construite au départ avec
l’histoire au centre et les sciences sociales autour […] »

Contributeur: —- Agnès Callu, chercheur associé au CNRS (IHTP)
Contributeur: —- Patrick Dubois, réalisateur multimédia
Contributeur: —- Voir, Agnès Callu (dir.) , "Le Mai 68 des historiens", Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010
Contributeur: —- Agnès Callu, chercheur associé au CNRS (IHTP)
Contributeur: —- Patrick Dubois, réalisateur multimédia
Contributeur: —- Voir, Agnès Callu (dir.) , "Le Mai 68 des historiens", Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010