Corruption: Hanoï pressée de ne pas faire des médias les "coupables"

HANOI (AFP) — Le Vietnam, où des journalistes viennent d'être condamnés pour leur couverture d'un scandale de corruption, a été pressé vendredi par la communauté occidentale de ne pas se tromper de cible et de s'attaquer aux vrais coupables, les "gros poissons" qui profitent du système.

Dans une réunion entre Hanoï et les donateurs, des diplomates ont tiré la sonnette d'alarme après "le signal dévastateur" envoyé par la justice.

En octobre, deux reporters de deux grands quotidiens du pays communiste ont été jugés pour "abus des libertés démocratiques" dans leur couverture du scandale "PMU 18", une unité du ministère des Transports alimentée par l'aide internationale où avait été mise à jour une utilisation frauduleuse de fonds dans des paris de football.

Nguyen Viet Chien, journaliste à Thanh Nien, a écopé de deux ans de prison. Nguyen Van Hai, son confrère de Tuoi Tre arrêté avec lui en mai, a été libéré mais condamné à deux ans de "rééducation".

"L'impact de l'arrestation a été ... dévastateur au Vietnam pour les journalistes", mais aussi "à l'extérieur pour l'image du Vietnam parce que l'image véhiculée par ces arrestations est que (...) si quelqu'un écrit sur la corruption, il va en prison", selon l'ambassadeur de Suisse, Jean-Hubert Lebet.

Hanoï reconnaît le rôle des médias dans la lutte anti-corruption. Mais les "journalistes ont dans certains cas commis des crimes et doivent être punis suivant le code pénal", a répondu Do Quy Doan, vice-ministre de l'Information.

C'est cette criminalisation, dans un environnement légal jugé trop flou pour suffisamment protéger les journalistes, qui inquiète.

"Si le comportement des médias est trop facilement criminalisé, alors ils risquent de se sentir gênés dans l'exercice de leurs tâches professionnelles", a estimé Bengt Van Loosdrecht, chargé d'affaires des Pays-Bas.

"Les journalistes ont des droits, mais ces droits ne peuvent pas violer les intérêts de l'Etat", une notion "difficile à définir", résume un rare représentant d'une profession habituée à l'auto-censure à avoir accepté, même sous couvert d'anonymat, de parler à l'AFP.

En 2006, avant le Xe congrès du Parti communiste, l'affaire du "PMU 18" avait ébranlé jusqu'aux instances dirigeantes de l'Etat. Le ministre des Transports avait démissionné et son adjoint avait été arrêté.

Depuis, quelques responsables ont été condamnés. Le plus haut responsable inquiété, l'ancien vice-ministre des Transports Nguyen Viet Tien, a été blanchi.

L'organisation de lutte contre la corruption Transparency International ne veut pas se prononcer sur des cas particuliers, mais de façon générale elle voudrait "voir les gros poissons grillés de la même façon que les petits", a commenté Pascal Fabie, son responsable Asie-Pacifique.

"Nous voudrions aussi être sûrs que les efforts anti-corruption visent les bonnes personnes, ne tirent pas sur les messagers", a-t-il poursuivi. Transparency international note sévèrement le Vietnam: moins de 3 sur 10, synonyme de corruption "endémique".

Pour certains observateurs, les journalistes qui s'étaient engouffrés en 2006 dans un espace inhabituel de liberté subissent un retour de bâton, pris, de surcroît, dans une guerre de clans à la tête du pouvoir.

Car la reprise en main des médias ne semble pas se limiter aux affaires de corruption.

Cette semaine, deux responsables d'un autre quotidien, Dai Doan Ket, ont officiellement été écartés.

Les autorités n'ont publiquement pas donné de raison. Mais la profession est persuadée qu'il paient notamment la publication d'une lettre, trop critique vis à vis des autorités, du général Vo Nguyen Giap, célébrissime artisan de la déroute française à Dien Bien Phu en 1954.

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