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Sanaa s'offre un théâtre: improvisé, en plein air, et révolutionnaire

SANAA — Lorsque la nuit tombe sur Sanaa, qui vit depuis des semaines au rythme de la contestation, les révolutionnaires se transforment en acteurs et les slogans laissent la place aux tirades de pièces improvisées.

Sur la place de l'Université, où campent des milliers de jeunes gens, les estrades se montent, les lumières s'allument et un rideau imaginaire se lève sur le premier théâtre de la capitale yéménite.

"Je suis né lorsqu'Ali Abdallah Saleh a accédé au pouvoir", explique à l'AFP l'acteur et metteur en scène Ali al-Saadani, qui a rejoint ceux qui exigent la fin du règne de cet autocrate, président depuis 32 ans.

Ali, comme beaucoup d'adolescents yéménites favorisés, est allé faire ses études dans un autre pays arabe, la Syrie. Mais quand il rentré chez lui, il s'est heurté à ce que les jeunes veulent désormais changer: une société figée, où le clientélisme est roi.

"Je n'ai pas pu avoir un emploi à la télévision yéménite parce que je n'avais pas d'appui", explique l'artiste, qui a décidé de mettre son talent au service d'un public friand de saynètes qui tournent le pouvoir en dérision.

Les habitants de Sanaa se donnent rendez-vous en famille pour applaudir les spectacles qui commencent à 21H00, après qu'une troupe du parti islamique al-Islah a ouvert la soirée avec des chants religieux.

Des acteurs professionnels et amateurs se lancent dans des satires du système aux titres sans ambiguïté : "Le régime corrompu", "Les pots-de-vin" ou encore "Le peuple veut la chute du régime". Lorsqu'un scène mentionne le nom du président Saleh, la foule s'enflamme et crie: "dégage!".

Ahmad al-Chammari s'est improvisé vendeur de thé, et traverse les rangées de spectateurs en proposant le réconfort d'une boisson chaude, dans les fraîches soirées de cette capitale perchée à plus de 2.000 mètres d'altitude.

"J'ai eu mon diplôme de l'université de Sanaa il y a deux ans et je suis toujours sans travail", explique Ahmad, dont le sort est partagé par des millions de jeunes dans ce pays pauvre de la péninsule arabique.

"Mais beaucoup de ceux qui ont achevé leurs études après moi sont devenus des directeurs grâce à leurs relations", ajoute-t-il.

Sur la scène, des acteurs jouent une scène familière: des casseurs à la solde du régime dispersent à coups de gourdins des groupes d'étudiants qui cherchent à manifester.

Leur mission accomplie, ils se rendent chez le ministre qui avait acheté leurs services en leur promettant une récompense. Mais il refuse de les payer. Et les mauvais garçons se transforment en justiciers: ils rouent de coups le ministre malhonnête, sous les applaudissements des spectateurs.

Dans ces moments de liesse, le passe-temps favori des Yéménites n'est jamais très loin, et les marchands de qat, l'herbe euphorisante que mâche chaque jour une majorité de la population, se découvrent une âme de révolutionnaires.

Ali Moqdam, sans emploi depuis 1998, vend son herbe verte sous une petite tente barrée d'une banderole qui clame: "le peuple veut la chute du régime".

Le théâtre en plein air de Sanaa est une distraction bienvenue dans une ville sans un seul cinéma, et il redonne chaque soir du courage aux manifestants qui campent sur la place de l'université depuis le 21 février.

Ils suivent ainsi l'exemple des jeunes égyptiens qui ont transformé pendant 18 jours le rond-point central du Caire, la place Tahrir, en une vaste kermesse. Mais il a fallu qu'à leur enthousiasme viennent s'ajouter le soutien de l'armée et la volonté des Etats-Unis pour qu'Hosni Moubarak parte. Deux éléments qui manquent encore pour que le spectacle de Sanaa trouve une fin au goût du public.