PARIS (AFP) — Dans des cartons classés sur les étagères d'un hôtel particulier du Marais, à Paris, se cachent les temps tumultueux, cruels, et parfois apaisés, du roi Sihanouk, la chronique personnelle d'un royaume khmer martyrisé par 30 années de guerre civile.
Le "roi-père" du Cambodge, 86 ans, qui a abdiqué en 2004, a remis à la France ses archives privées, conservées depuis fin janvier dans les entrailles de l'Hôtel de Soubise, propriété des Archives nationales.
"Il est unique qu'un chef d'Etat étranger donne ses archives à la France", affirme Olivier de Bernon, directeur d'études à l'École française d'Extrême-Orient (EFEO), qui a eu "l'honneur" de se voir confier des documents "d'un intérêt historique évident".
Pendant deux ans, avec l'aide de deux chercheurs et d'une archiviste, M. de Bernon, spécialiste du Cambodge, a trié les manuscrits et photographies de "Samdech Euv" ("Monseigneur Papa", le surnom de Sihanouk).
L'inventaire du "Fond Sihanouk" sera publié dans le courant de l'année.
"Ces archives n'ont jamais été au Cambodge. Elles viennent directement de la résidence du roi à Pékin (où vit Sihanouk quand il n'est pas au Cambodge, ndlr)", précise M. de Bernon, 51 ans.
"Le roi a été d'une libéralité totale: +Poussez toutes les portes, ouvrez tous les placards+".
Le paléographe de l'EFEO a ramené 50 caisses de Pékin qui représentent 40 mètres linéaires d'archives.
S'il ne reste rien du premier règne de Sihanouk, de son couronnement, de son enfance --la totalité des documents a été détruite par les régimes postérieurs--, les archives conservées à Paris couvrent la période la plus agitée du Cambodge contemporain, après le coup d'Etat républicain et pro-américain qui renversa Sihanouk le 18 mars 1970.
De l'appel à la "lutte armée" contre "les putschistes et leurs maîtres étrangers" (23 mars 1970) à l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges (17 avril 1975); de la brutalité inouïe de la dictature polpotiste, quand le roi était prisonnier en son palais Khemarin, à la résistance contre l'occupant vietnamien (1979-92); puis du retour sur le trône (24 septembre 1993) à l'abdication (19 février 2004).
"Il y a une variété absolument énorme de documents", explique M. de Bernon, estimant toutefois qu'il s'agit d'"une collection beaucoup plus prestigieuse qu'originale". Au total un million de documents, dont "des brouillons de lettres par milliers", et 10.000 photos.
Certains clichés sont rares, comme Sihanouk prononçant son discours de démission de chef d'Etat du régime khmer rouge le 2 avril 1976. On découvre grande quantité de photos de Corée du Nord, où le dirigeant cambodgien était l'hôte du "Grand Leader" Kim Il-sung.
A travers une belle collection de lettres autographes, défilent Zhou Enlaï, Malraux, Arafat, Mandela, Reagan...
On sourit souvent: Jane Fonda félicite Sihanouk pour la victoire des Khmers Rouges et lui propose de représenter ses intérêts aux Etats-Unis.
Pendant la Guerre du Vietnam, Sihanouk écrit au Premier ministre nord-vietnamien Pham Van Dong et au général Giap pour demander des munitions.
"On a l'intégrale de ses discours en français, qu'il traduit lui-même en khmer. Sa langue, c'est le français. Il y a un style littéraire Sihanouk très reconnaissable", raconte M. de Bernon.
Le roi souligne, annote, commente.
Sihanouk n'est pas un monarque ordinaire. Doté d'une étonnante puissance de travail, tout le temps occupé, il est un touche-à-tout.
Tempérament artiste et ludique, il compose des poèmes, des chansons, des recettes de cuisine. Il joue du saxo, du piano. Il pouvait chanter dans une dizaine de langues, parfois durant 4 ou 5 heures dans la même soirée. Roi cinéaste, il a tourné des dizaines de films à la gloire de son pays.
"Sihanouk, ce n'est quand même pas rien", assure Olivier de Bernon.
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