Arts & Culture

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2016

PARIS MÉTAMORPHOSES

Un lieu, un plan fixe, une poignée de secondes et des années d'écart entre chaque prise de vue : partez sur les traces des pionniers du cinéma et découvrez la belle Paris à travers les âges.

Paris Métamorphoses
Grâce aux nouvelles technologies, nous pouvons tous de nos jours nous improviser cinéaste. Combien de films sont aujourd'hui réalisés avec un simple téléphone portable ? Cette facilité que nous avons à capturer le moment présent et à produire des images ne nous aurait-elle pas fait oublier ce qu'était le cinéma des premiers temps ? Dès 1896, Auguste et Louis Lumière demandent à leurs opérateurs de filmer la capitale avec les contraintes imposées par le tout nouveau cinématographe, appareil révolutionnaire mais ô combien imposant : un seul décor, un seul plan, un unique point de vue et une toute petite minute de tournage. Après eux, d'autres cinéastes amateurs reprendront le flambeau et immortaliseront les transformations de Paris. Sur la trace de ces pionniers et à partir de leurs images, "Paris Métamorphoses" propose un concentré de la ville en moins d'une minute. Une websérie réalisée en hommage au cinéma... et à la capitale.
Notre-Dame de Paris
Le saviez-vous ? Au-dessus du portail ouest de la Cathédrale figure une intrigante étoile de bronze : symbole ésotérique, maléfique, code secret ? Que nenni ! Bienvenue au « kilomètre zéro ». Ce signe matérialise le point de départ de toutes les routes de France, une étoile des directions vers un vaste monde extérieur mais également une étoile attirant les hommes au cœur de la capitale. À défaut d’être frappé par une révélation ou de voir une gargouille prendre vie, vous pourrez vous targuer d’y avoir atteint le parfait point d’intersection de tous les chemins de notre beau pays !

Nous sommes en 1896. Le cinéma vient à peine de naître quand les frères Lumière envoient, un de leurs opérateurs filmer la cathédrale et son parvis, avec son incessant défilé de fiacres et de passants. En ce début de Belle Époque, la façade de Notre-Dame n’a plus tout à fait la même apparence qu’au Moyen-Âge. Le grand restaurateur de constructions médiévales Viollet-le-Duc lui a déjà redonné un petit coup de jeune, histoire de réparer les dégâts subis par l’édifice durant la Révolution française. Mais la belle Dame semble malgré tout se ternir, portant déjà les premiers stigmates de la pollution parisienne, due à une industrie alors en plein essor.

En 1972, un admirateur des Lumière s’arme de la même caméra – pourtant excessivement lourde – et copie à l’identique cette même vue de Notre-Dame, en 35mm. Entre temps, l’édifice a eu droit à un lifting complet : sa façade est désormais impeccable et la belle rayonne au milieu de ces véhicules motorisés qui la cerclent de part et d’autre.

En 1989, un cameraman du Forum des images retourne sur place : la cathédrale n’a pas pris une ride mais les techniques cinématographiques ont en revanche évolué à « vitesse grand V ». Exit les dix-sept mètres de pellicule de l’époque des frères Lumière, le nec plus ultra, c’est désormais de tourner en vidéo. Grâce à cette nouvelle technologie, Notre-Dame prend même quelques couleurs.

Vingt-cinq ans, une restauration et de nouvelles cloches plus tard, au printemps 2014, les images HD rendent enfin justice à la cathédrale, qui apparaît plus vraie que nature. La population s’amasse devant le monument, reflet d’une démographie croissante au sein d’une capitale qui semble de plus en plus réduite. Sous un soleil blanc radieux, à côté de quelques voitures bien sages, Notre-Dame de Paris s’offre aux regards et aux objectifs de touristes venus du bout du monde pour la capturer du bout des doigts grâce à leurs téléphones.

La Tour Eiffel
Le saviez-vous ? Loin de s’imposer comme une évidence dans le paysage parisien, la Dame de Fer a déchaîné les passions lors de sa construction en vue de l’Exposition Universelle de 1889. Le 14 février 1887, le journal « Le Temps » publie un manifeste de protestation dans lequel des personnalités du monde et des lettres se soulèvent « contre l’érection en plein cœur de notre capitale de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel ». Accusée d’être une humiliation faite à la beauté, à l’histoire et au chic des autres monuments parisiens, la construction de Gustave Eiffel, un temps vouée à la destruction, aura survécu à tous ses détracteurs. Entre turgescence indécente et véritable attraction culturelle, la Grande Dame se dresse toujours fièrement au-dessus de Paris, comme un ultime pied-de-nez à ceux qui l’ont calomniée.

De 1930 à 1960, Louis Estevez, architecte de métier et cinéaste à ses heures perdues, arpente les quatre coins de la capitale en quête d’impromptus petits moments de la vie culturelle parisienne. Par un beau jour de l’année 1936, alors qu'il filme les différents lieux qui font la gloire de cette ville qu’il aime tant, Louis Estevez plante sa caméra face à la Tour Eiffel.

Magnifiée par un panoramique de haut en bas qui révèle la démesure et l’exploit de l’entreprise de Gustave Eiffel, c’est une tour solennelle et déserte, radicalement mystifiée qu’il nous donne à voir. Majestueuse et imposante, la Tour telle que la filme ce cinéaste amateur diffuse une aura qui, aujourd’hui encore, ne laisse pas le spectateur indifférent.

Des premières vues des frères Lumière en 1897 à « Rush Hour III » en 2007 en passant par « Zazie dans le métro » de Louis Malle et « Le loup-garou de Paris » d’Anthony Waller, la Tour Eiffel n’aura eu de cesse d’alimenter les fantasmes de réalisateurs célèbres à ces amateurs anonymes auxquels la série « Paris Métamorphoses » entend rendre hommage.

Filmée à l’identique en 2014 par notre cameraman toujours prêt à relever les petits défis de ces pionniers de l’art cinématographique, la Dame de Fer se fond presque dans le paysage. Si sa présence continue d’impressionner, voire de subjuguer, elle fait aujourd’hui partie de notre quotidien. Noyée dans la masse parisienne, tantôt photographiée par des touristes fascinés, tantôt regardée d’un bref coup d’œil par des habitants accoutumés, la Grande Dame n’a néanmoins rien perdu de sa superbe et trône toujours aussi fièrement sur le Champ de Mars.

Place de la République
Un rempart, une porte et un bastion : voilà à quoi se limitait la place de la République au Moyen-Âge. En 1854, Haussmann, l’amoureux du propre, du net et du carré, décide de remettre un peu d’ordre dans tout ça et aménage l’immense place de la République telle que nous la connaissons aujourd’hui. Objectif assumé de la mission : relier la toute nouvelle caserne du Château d’eau qui vient d’y être construite au Fort de Vincennes. Habile moyen d’encercler les grands boulevards en cas de grogne populaire ! Belle ironie du hasard, la place de la République est aujourd’hui l’incontournable lieu de tous les rassemblements citoyens, là où s’expriment au plus fort la voix et la contestation du peuple français.

Dimanche 25 octobre 1896 : un opérateur Lumière, certainement placé aux abords de l’actuelle rue du Temple, filme les parisiens qui passent devant son imposante caméra. Soixante-seize ans passent et, à l’automne 1972, un honorable médecin féru de cinéma décide de tout recommencer : même place, même plan, même caméra. Les images sont tellement semblables que le changement est à peine perceptible !

Fin des années 1980 : les Parisiens que l’on dit toujours pressés n’ont pas l’air de se hâter plus qu’autrefois. Sûrement est-ce un effet involontaire du montage : en effet, à l’époque des Lumière, on tournait en seize ou dix-huit images par seconde. À la projection, le temps semblait s’accélérer tandis qu’il retrouve son tempo naturel dans ces images de 1989 et de 2014, tournées en vidéo par un technicien du Forum des images.

La symbolique de la Place, en revanche, traverse les âges. Lieu de rassemblement historique, elle se distingue par ses manifestations agitées autant que par ses commémorations, comme en témoignent les multiples mémoriaux tristement érigés tout au long de l’année 2015. Lieu de recueillement, de mémoire et de cohésion sociale, les Parisiens ont fait de la Place de la République le symbole de leur insoumission.

Place de l'Opéra
Le saviez-vous ? On raconte qu’en 1895, Georges Méliès aurait voulu acheter la caméra inventée par les Lumière, chose que les deux frères auraient fermement refusé. Qu’importe : fin 1896, début 1897, Méliès se procure un appareil similaire et se lance sur les traces de ses deux rivaux. Tout heureux d’avoir mis en boîte quelques plans de l’Opéra Garnier, il constate un fait surprenant à la projection : un omnibus se transformant en corbillard ! Méliès, magicien des images même sans s’en rendre compte ? Presque ça : il s’avérerait en effet que la bobine se soit grippée pendant le tournage, alors qu’un bus sortait du cadre et qu’un véhicule transportant un cercueil y faisait au même moment irruption. Méliès tenait avec cette apparition-disparition saugrenue la source inépuisable des tours de magie qui peuplent son cinéma. C’est donc place de l’Opéra que fut inventé, sans le vouloir, le premier trucage de l’histoire du cinéma !

En 1896, l’Opéra Garnier, tout aussi flambant neuf que les avenues qui l’entourent, jouit d’une aura superbe au cœur d’un Paris luxueux. De nombreuses légendes circulent également à son sujet et accroissent la fascination de tous pour l’édifice, allant d’un mystérieux fantôme qui arpenterait ses souterrains à toute une série de faits macabres jamais élucidés.

Mais en cette fin de XIXe siècle, rappelons aussi que la belle Paris s’invente et se modernise. Ainsi, lorsque les frères Lumière décident de poser leur caméra devant l’Opéra, ils captent tout autant la fierté et le mystère que suscite l’imposant bâtiment, que le mouvement permanent qui emplit la « ville spectacle » qu’est devenue la capitale française.

L’Opéra fait partie des premiers édifices filmé de l’intérieur par Google Street View. Hasard ou coïncidence ? Plus de cent ans auparavant, en 1896, les frères Lumières fixaient pour la toute première fois sur pellicule l’emblématique place qui l’entoure, suivis en 1972 par un cinéaste passionné reparti sur leurs traces. Avant que le Forum des images ne s’attelle également à la tâche et continue cette entreprise insensée : filmer le temps qui passe et qui ne s’arrête pas.

Ce qui frappe en regardant cette « photographie vivante » de la place de l’Opéra, c’est la cassure nette et violente entre le noir et blanc tourné à la fin du XIXe siècle et les images suivantes. 1972, 1989, 2014 : les plans s’enchaînent comme sur un scénario écrit d’avance, avec pour personnages un flux de piétons anonymes et de voitures. Et toujours en toile de fond, l’Opéra, fastueux comme une coupe de fraises chantilly et énigmatique.
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Le Moulin Rouge
Le saviez-vous ? Au pied de la butte Montmartre, il rythme les jours - et surtout les nuits - du Boulevard de Clichy depuis 1889 : le Moulin Rouge. Emblème de l’ivresse de la Belle Époque, inventeur du French Cancan, antre de Toulouse-Lautrec et de ses acolytes, c’est aussi au Moulin Rouge que fut lancé en 1892 par Joseph Pujol le « numéro le plus extraordinaire jamais présenté sur une scène de music-hall » : le Pétomane. Marseillais de souche, l’ami Pujol fut particulièrement célèbre à cette époque pour son impeccable maîtrise de ses muscles abdominaux… qui lui permettait de lâcher des gaz à volonté. Et de réinterpréter, à sa manière, certains classiques de la chanson, dont la comptine « Au clair de la lune » !

En 1935, Georges Auger, un cinéaste amateur amoureux de la capitale, se balade dans les rues de Paris et immortalise les endroits les plus touristiques de la Ville Lumière de l’entre-deux-guerres. À cette époque, Mistinguett vient de se retirer de la scène, le cabaret se cherche un nouveau souffle : le théâtre du Moulin Rouge, avec ses 1 500 places assises, devient alors l’une des plus grandes salles de cinéma d’Europe.

Près de soixante-dix ans plus tard, filmé par un caméraman du Forum des images pour la websérie "Paris Métamorphoses", le Moulin Rouge a pris des couleurs. Avec l’affluence massive de touristes, le quartier s’est transformé : bureaux de change, enseignes de restauration rapide, magasins de souvenirs… Qu’il respecte la pure tradition du cabaret ou qu’il se mue en salle de concerts, le Moulin Rouge reste immuable et continue de réjouir les touristes et les Parisiens, comme une petite enclave de légèreté et de folie dans le nord-ouest de la capitale.

Place de la Concorde
Le saviez-vous ? La place de la Concorde telle que nous la connaissons aujourd’hui voit officiellement le jour en 1775. Vaste point d’intersection, la place de la Concorde est également le lieu des plus grandes fêtes publiques. Mais sous la Révolution, elle devient le théâtre d’évènements beaucoup plus radicaux et sanglants, puisque c’est en son cœur que la guillotine est installée dès la fin de l’année 1792. Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre et bien d’autres y perdront la tête. Plus tard, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy y fêteront leur victoire à la présidentielle. Il fallait oser !

L’ambiance est néanmoins tout autre quand, à la fin du XIXe siècle, un caméraman des frères Lumière se poste sur cette fameuse place de la Concorde, armé… de dix-sept mètres de pellicule. Allez savoir pourquoi, cette place, Auguste et Louis Lumière devaient l’aimer car elle fut à cette époque filmée de trois points de vue différents. La perspective, certainement, ou bien encore ces grandes rues y amenant un flot ininterrompu de passants : autant de personnages donnant l’impression que le plan est en mouvement !

Face à ces images, prises vraisemblablement en 1896 puis filmées à l’identique à trois reprises, d’abord par un cinéaste amateur en 1972 puis par le Forum des images en 1989 et 2014, un seul et même constat : hier comme aujourd’hui, automobiliste comme piéton, la place de la Concorde n’est pas commode à traverser. Peut-être un petit reste de ses années révolutionnaires ?

Aussi, le cinéma a par la suite pris un malin plaisir à vider la place de ses occupants : Claude Lelouch en 1976 dans « C’était un rendez-vous », avec sa traversée à grande vitesse d’un Paris désert au petit matin ; Vincente Minelli qui reconstitue en 1951 un Paris de carton-pâte pour « Un Américain à Paris » avant que Gene Kelly, sous la fontaine coulant à flot, offre à Leslie Caron un délicieux baiser.

Autrefois place de la Révolution, place Louis XV, place Louis XVI (quelle ironie !), la place de la Concorde, baptisée au gré des soubresauts de l’Histoire, en aura vu des rassemblements. Et le pauvre Obélisque, qui y trône fièrement depuis 1836, en aura vu de toutes les couleurs. Comme ce 1er décembre 1993 au cours duquel l’association Act-up a réussi à « l’encapoter » d’un préservatif rose géant, en hommage aux victimes du Sida.

Ultra symbolique et donc très touristique, hautement politique et donc résolument polémique, la place de la Concorde continue d’être l’imperturbable témoin de l’histoire de Paris, de la France… et de rire en secret des déboires quotidiens des automobilistes parisiens.

Le Jardin des Tuileries
Le saviez-vous ? Lieu privilégié par les Parisiens pour leurs promenades dominicales, le jardin des Tuileries fait partie de ces espaces de verdure très structurés initialement destinés à magnifier les palais royaux dont ils prolongeaient les lignes pures. Mais en 1900, le temps d’une nuit, le très chic jardin à la française sombre du côté obscur en accueillant le plus grand banquet du monde. Autour de pas moins sept kilomètres de tables et quelques 125 000 couverts, les 22 965 maires du pays se retrouvent pour un petit gueuleton virant, non pas à une bonne beuverie mais à une véritable orgie. Cette nuit-là, 2 000 kilos de saumons, 3.5 tonnes de bœuf, 1 430 faisans, 2 500 poulardes et environ 50 000 bouteilles furent engloutis en un temps record : 1 heure et 25 minutes, montre en main. Visiblement elle aussi repue, l’histoire ne dit pas dans quel état fut retrouvé le jardin royal…

Printemps 1896 : les premiers rayons du soleil pointent à nouveau le bout de leur nez au jardin des Tuileries. Les Parisiens sont au rendez-vous, les frères Lumières aussi. Après avoir filmé la sortie des ouvriers d’une usine lyonnaise, Louis et Auguste décident de filmer la capitale. Ils jettent leur dévolu sur le bassin des Tuileries.

À peu de choses près, on retrouve dans ce premier plan cinématographique de la capitale le même cadre et le même type de personnage que dans l’une des « vues stéréoscopiques », ces étranges lunettes qui donnaient une impression de relief et divertissaient les foules en 1895 : celle d’un jeune garçon s’amusant au bord du bassin des Tuileries. Mais l’ambition des deux frères était bien connue : plus qu’une photographie vivante ou en relief, ils réalisent le tout premier film parisien ! En y ajoutant du mouvement et de l’imprévu, les Frères Lumière signent un document testimonial et nostalgique.

Pris sur le vif, ce premier plan filmé dans Paris réserve également son lot de surprises lorsqu’un des jeunes acteurs fait irruption dans le champ de la caméra et reçoit, bien malgré lui, un coup de parapluie… distribué par le cameraman en personne, fâché d’une telle intrusion dans son beau cadrage. Non mais !

D’aucuns auraient aisément pu crier au plagiat : la ressemblance est si forte entre le film et la vision stéréoscopique qu’il est difficile d’imaginer que les Lumière ne connaissaient pas cette vue. Ils avaient en tout cas de nombreuses raisons de filmer les Tuileries pour leur premier film parisien : le bassin est élégant, chargé d’une longue histoire, empli d’une atmosphère joviale, avec beaucoup de passage et donc de personnes à filmer. Ce que confirment les images tournées en 2014, pile-poil au même endroit, par un cameraman du Forum des images, en hommage à cette vue originelle. Les techniques ont beau évoluer, la magie d’un lieu, elle, perdure à travers les âges.

Le Champ de Mars
Le saviez-vous ? C’est au Champ de Mars et aux Invalides qu’Antoine Augustin Parmentier fit, à la fin du XVIIIe siècle, ses premières plantations expérimentales de pomme de terre. Longtemps accusé de colporter la lèpre, ce tubercule venu du continent américain n’est autorisé en France qu’à partir de 1748. Cherchant à remédier à la famine qui sévissait alors dans tout le pays, Parmentier lance ainsi les premières cultures de pommes de terre dans l’enceinte même de la capitale… jusqu’à être sommé de laisser le « Champ » libre. En effet, les terres sur lesquelles il avait installé ses plantations appartenaient à l’époque à des religieuses particulièrement réfractaires à la patate !

En 1896, Auguste et Louis Lumière entreprennent de filmer le Champ de Mars et dépêchent l’un de leurs cameramen non loin des anciennes plantations de Parmentier. C’est une belle journée, si printanière et si ensoleillée que la Tour Eiffel en disparaît subrepticement à l’arrière-plan, prise dans un fâcheux contre-jour que le cadreur n’avait pas anticipé.

Dans cette authentique mémoire de la fin d’un siècle, les Parisiens se baladent tranquillement dans ces allées qui accueilleront quelques années plus tard l’Exposition Universelle de 1900. Cet évènement marquera, entre autres, l’avènement triomphal de l’électricité dont le palais, pensé et édifié par l’architecte Hénart, illuminera ce Champ de Mars alors un poil tristounet. Un peu plus loin, à l’angle des avenues de Suffren et de La Motte-Piquet, la Grande Roue surplombera alors le ciel parisien et un trottoir roulant, perché à plusieurs mètres de haut, constituera le véritable clou de l’Exposition. Que de changements !

Toutefois, le Champ de Mars rappelle aussi des souvenirs moins glorieux, de ceux qui tombent dans l’oubli car l’histoire collective les refoule. L’exposition ethnographique qui s’est tenue au pied de la Tour Eiffel dans les années 1930 exposait des hommes comme dans un zoo. Rien de nouveau, d’autres l’étaient déjà au même endroit, en 1895. En effet, quelques mois seulement avant que les Lumière ne décident de poser leur caméra à cet endroit, des « spécimens » - noirs, bien évidemment – y ont été exhibés. Mais ça, rare sont ceux à avoir choisi d’en garder une trace…

Aujourd’hui tout aussi politique que cinématographique, c’est un Champ de Mars branché et moderne qui s’offre aux Parisiens et aux touristes. Manifestations, rassemblements estivaux et conviviaux, feux d’artifice, concerts, poses pour les photos de vacances : voilà les images du lieu qui restent à présent dans les mémoires. Du champ de patates à l’incontournable poste d’observation de la Dame de Fer, que choisirez-vous de retenir du Champ de Mars ?

La rue de Castiglione
Le saviez-vous ? Situé au 228 rue de Rivoli, le cossu Hôtel Meurice offre à sa très riche clientèle un accès direct donnant sur la rue de Castiglione, cette petite voie du quartier dont on ne retient généralement pas le nom mais qui permet, loin s’en faut, d’accéder à la somptueuse Place Vendôme et à ses boutiques de luxe. Si l’on remonte aux origines de ce palace, il se raconte que c’était au départ une auberge, alors située rue Saint-Honoré, spécialement fondée au milieu du XVIIIe siècle pour les touristes anglais, afin que ceux-ci retrouvent sur le continent le confort et les commodités qu’ils affectionnent tant. Du petit établissement au grand palace parisien, il n’y avait qu’un pas : depuis 1835, délocalisé rue de Rivoli et s’étendant sur la rue de Castiglione, Le Meurice accueille tout le gratin de ce monde…

Un beau jour de 1896, un opérateur Lumière a transporté son énorme caméra jusqu’à cette fameuse rue de Castiglione. La perspective, avec sa profondeur de champ (et ici la colonne Vendôme en ligne de fuite), étaient perçus comme des éléments essentiels pour renforcer l’illusion de réalité du cinématographe. Passants, cyclistes, voitures à cheval : les opérateurs Lumière recherchaient du mouvement et des « figurants », si possible fortunés, car il y avait plus de chance qu’ils deviennent ensuite des spectateurs de leurs films.

Qu’est-ce qui a changé rue de Castiglione lorsqu’en 1972 et 1986, un amoureux des frères Lumière a choisi de reproduire cette vue à l’identique ? Les chevaux ont été remplacés par de l’essence, les élégants costumes noirs des messieurs d’antan par des tenus plus légères. Et plus tard encore, combien de taxis ?

Il s’en est pourtant passé des choses à l’Hôtel Meurice : lieu très apprécié des Allemands sous l’Occupation, un petit pan de la grande Histoire s’est joué ici, et ce n’est pas Volker Schlöndorff, avec son film « Diplomatie », qui dira le contraire. Depuis, la rue de Castiglione arbore un luxe incomparable : il est bien loin le temps de l’insolite où Salvador Dali tirait des coups de pistolet et faisait courir des troupeaux de chèvres dans les couloirs de l’établissement.

Sur les images tournées en 2014 pour ce Paris Métamorphoses, notre œil semble surtout retenir les quatre lettres de la maison Dior (pourtant incomplètes), placardées sur la façade d’un bâtiment en restauration. Et la colonne Vendôme, apparaissant maintenant comme le décor incontournable et symbolique de ce quartier tellement huppé.

Le Pont-Neuf
Le saviez-vous ? Le Pont-Neuf relie le Paris Rive gauche au Paris Rive droite, le Quai des Grands Augustins au Quai des Tuileries, en passant par la pointe de l’Île de la Cité ; et comme son nom ne l’indique pas, il est le plus ancien pont encore existant de Paris, inauguré par Henri IV en 1607. Mais à l’époque, le Pont-Neuf était le symbole de bien des nouveautés. Alors que partout ailleurs, chevaux et piétons se partageaient la chaussée avec les détritus, le crottin, la boue et bien d’autres choses encore, le Pont-Neuf accueillait le premier trottoir de la ville de Paris, protégeant ainsi les petits petons des habitants.

Au crépuscule du XIXe siècle, les frères Lumière filment le Pont-Neuf sur lequel Henri IV fait le fier, statufié sur son cheval. Les chapeaux à plumes et les élégantes tenues de l’époque côtoient les charrettes à bras et les omnibus : les piétons hésitent avant de traverser et regardent par deux fois avant de s’aventurer sur le trottoir d’en face.

En 2014, le Forum des images repose sa caméra au même endroit : l’environnement a bien changé, mais les piétons sont toujours aussi prudents avant de s’élancer… et Henri IV, qui n’a pas bougé d’un iota, n’a rien perdu de sa superbe.

En un peu plus d’un siècle, il en aura coulé de l’eau sous le Pont-Neuf. Pourtant, le lieu continue d’attirer les foules et de fasciner les touristes, tout autant que les artistes !

C’est sur le Pont-Neuf que Georges Moustaki tourne le scopitone (ancêtre du clip) de l’une de ses plus célèbres chansons, « Le Métèque ». C’est le Pont-Neuf que Christo décide de transformer en une œuvre moderne et aérodynamique en septembre 1985, en l’emballant dans une impressionnante toile de polyamide dorée. C’est encore lui qui hantera le cinéma de Leos Carax. Déjà présent dans son premier long-métrage « Boy meets girl », le réalisateur se lance, pour ses « Amants du Pont-Neuf », dans la reconstruction à l’identique du monument. Vu depuis La Samaritaine, il apparaît encore une fois dans l’une des plus belles séquences d’ « Holy Motors ». Les fantômes d’hier et d’aujourd’hui erreront sans doute encore longtemps autour de ce pont si ancien, et pourtant sans âge.

Le Parc zoologique
Le saviez-vous ? Inauguré en 1931 à l’occasion de l’Exposition coloniale, le petit zoo de Vincennes tel qu’il était aux origines ne devait rester ouvert que quelques semaines. Pensé dès 1934 comme complément de la ménagerie du Jardin des plantes, ce zoo avait pour vocation d’observer le comportement animal dans des espaces plus adaptés aux bêtes que ceux du Ve arrondissement. Reconnu parmi tous grâce à son grand rocher artificiel de 65 mètres de haut, le pas-si-éphémère zoo de Vincennes subit toutefois les ravages du temps et doit fermer ses portes en 2008. Rouvert en grandes pompes en avril 2014, le Parc Zoologique de Paris entend dorénavant faire du visiteur humain « l’invité » de l’animal qu’il vient admirer…

Bien loin de l’interminable file d’attente observée en ce weekend d’avril 2014, c’est un zoo presque fantôme, plein d’animaux mais bien moins peuplé d’humains, qui apparaît dans ces images - en couleur s’il vous plaît - tournées en 1931 par un cinéaste amateur, Louis Estevez. Mais peut-être n’est-ce qu’une question de point de vue et d’angle de caméra ? Architecte et diplomate, le monsieur aura, de 1923 à 1965, immortalisé de nombreux évènements de la vie culturelle parisienne, nous offrant ainsi le souvenir de ces premières années du Zoo du Vincennes. Le tour du monde en une journée, voilà ce que proposait alors ce parc révolutionnaire avec ses enclos non grillagés.

Dans les années 1970, c’est grâce à d’autres amateurs, la fratrie Bougon, que nous parviennent des images du Zoo. Depuis les premières images d’Estevez, le zoo n’aura cessé de rencontrer un succès toujours plus grandissant… et de séduire un nouveau public : les enfants. Car à l’origine, dans les rushes des années 1930, seule une foule d’adultes vêtus de noir apparaît, sans le moindre bambin à l’horizon.

Face à ces films amateurs portant la douce patine du passé, les images tournées par le Forum des images avant la réouverture du Parc Zoologique parlent d’elles-mêmes : babouins, girafes, flamants roses et les manchots dans leur bassin high-tech rencontrent un vif succès. Les enfants sont devenus les rois du zoo : loin des films amateurs d’antan, des centaines de petites paires de mains n’hésitent plus à piquer les Smartphones de leurs parents pour filmer les bêtes qui les attirent.

Forum des images
Credits: Exhibit

Paris Métamorphoses est une web-série produite par le Forum des images

Un projet de la Direction du Développement Numérique du Forum des images, avec le concours de la Parisienne de Photographie, en charge de la reproduction numérique et de la diffusion des fonds iconographiques et photographiques de la ville de Paris.
En partenariat avec le Google Cultural Institute et l'Association Frères Lumière.

© 2015 Forum des images
© Parisienne de Photographie
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